Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest

Oltome - Pour une forêt primaire en Europe de l'Ouest
Oltome - Francis Hallé biographie Francis HALLÉ

Francis Hallé, né le 15 avril 1938, est un botaniste et biologiste français. Il a été le benjamin d'une famille de

Biographie

Synthèse

Résumé du manifeste de Francis Hallé

C’est en forêt primaire que se trouvent les sommets de la biodiversité et de la beauté du vivant.

C’est elle dont nous avons besoin, c’est elle dont nous devons favoriser la renaissance.

Variations sur l’idée de forêt

Quelle que soit la région, tropicale ou tempérée, la forêt est la végétation la plus lourde, la plus complexe, la moins connue, la plus stable, la moins polluée et celle qui abrite, sur les sols les plus riches, la plus haute diversité biologique animale.  La grande faune, fait partie de la forêt, faute de quoi cette dernière ne serait pas complète.

La forêt primaire, qualifiée parfois de « forêt ancienne » ou de « forêt vierge », est une forêt haute dont les arbres les plus âgés atteignent, chacun dans sa propre espèce, des dimensions maximales en hauteur, en diamètre basale de leur tronc et en étendue de leurs racines. Grâce aux arbres, vivants et morts, les sols sont particulièrement fertiles et la diversité biologique est maximale.  C’est une forêt sombre du fait que la canopée est fermée. La beauté d’une forêt primaire, vous pouvez la voir, la sentir, l’entendre.

La forêt secondaire est basse, ses arbres sont jeunes, trop nombreux et leurs troncs sont grêles : la canopée est percé de trous béants qui sont autant de souvenirs des cimes des grands arbres abattus. La biodiversité biologique est réduite du fait de la chasse et de la récolte du bois mort.

La forêt primaire, en principe, n’a jamais été altérée par des activités humaines.  Pour qu’une forêt secondaire redevienne primaire, il faut des siècles ! Pour une forêt tropicale humide proche de l’Équateur, il faut compter 7 siècle à partir d’un sol nu. Dans les régions hyper froides de l’hémisphère nord, (l’Europe), il faut compter 10 siècles. Les forêts européennes ont pratiquement toutes disparu depuis près de 2 siècles.

Lorsque l’homme moderne est arrivé en Europe, il y a environ 45.000 ans, notre continent était couvert de forêts primaires. Nos ancêtres ont vécu d’abord en chasseurs-cueilleurs pour se nourrir : ils ont ramassé du bois de feu pour se chauffer et abattu des arbres pour se procurer du bois de construction. Avec l’apparition de l’agriculture, ils ont coupé des forêts pour libérer des terres fertiles et établir leur culture.  Au Moyen Âge, en France, c’est pour « améliorer le climat » et assainir les marécages qui se poursuit la déforestation, à commencer par les forêts des plaines. Les forêts primaires européennes leur paraissaient s’étendre à l’infini et constituer pour eux une ressource inépuisable.

Au début du XXIe siècle la seule forêt qui subsiste est la forêt primaire de Bialowieza en Pologne. Une menace dramatique pèse sur elle car le gouvernement polonais d’extrême droite n’a aucune sensibilité écologique.  Nos médias quotidiens décrivent volontiers le recul de la forêt dans les régions lointaines de la planète mais ils sont beaucoup plus discrets, voire muets, en ce qui concerne les menaces pesant sur les forêts de l’Europe de l’Ouest.  Or de nombreux pays riches et industrialisés (Canada, Russie, Japon, Chili, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, États-Unis) ont su conserver des surfaces significatives de leurs forêts primaires de plaine qu’ils considèrent comme un trésor qu’il protègent avec soin.

La diversité biologique et l’industrie du bois sont deux adversaires irréconciliables. Dans leurs affrontements, la biodiversité est toujours perdante. L’avancée de l’industrialisation forestière suscite de vives protestations. « En écrivant ce manifeste, je proteste ici contre la place trop réduite, voire presque nulle, accordée aux arbres et aux forêts dans l’organigramme de notre gouvernement, et en particulier dans l’éducation nationale et l’enseignement supérieur. Le gouvernement français place la forêt sous la responsabilité du ministre de l’agriculture. Est-ce une logique industrielle visant, à terme, à éradiquer les forêts au profit de terre agricole ? Les jeunes français et françaises qui souhaitent devenir botanistes apprécieraient que les enseignements et les recherches sur les plantes retrouvent leur place à l’université où ils ont été supprimés depuis 1991. »

Le projet

Francis Hallé est président du projet de forêt primaire en Europe de l’Ouest créé en 2019.  (voir www.foretprimaire-francishalle.org.)  La surface prévue est de 70.000 ha, la surface de Minorque. La surface nécessaire à la vie des grands animaux de la forêt primaire européenne : cerfs, daims, sangliers, lynx, chats sauvages, loups, ours, aurochs, bisons d’Europe. C’est la surface de la partie polonaise de la forêt Bialowieza où tous ces animaux existent actuellement.  Une telle durée est celle d’une « sylvigenèse » pendant laquelle trois forêts distinctes doivent prendre le temps de se succéder pour que la forêt primaire occupent le terrain. C’est une durée imposée par la durée de croissance que personne n’est capable de diminuer ni d’accélérer. Il n’y aura aucun prélèvement, ni chasse, ni plantation d’arbres.

Il n’existe aucune structure, biologique ou artificielle, plus efficace que la forêt primaire, qu’il s’agisse de stocker à long terme le carbone atmosphérique, de favoriser le développement de la diversité biologique, ou comme le dit Baptiste Morizot, de « raviver les braises du vivant ».  Un des atouts du projet est qu’il se donne pour objectif une qualité biologique écologique maximale.  Sans compter la restauration de la beauté !

Le projet est un projet européen qui pour garantir sa durabilité politique et ses ressources financières, doit être transfrontalier entre la France et une autre nation d’Europe.  Les 70.000 ha resteront la propriété des 2 nations concernées qui sera confiée à l’association par des accords politiques efficaces et des accords juridiques robustes.  Un critère très important de choix, sera là l’âge de la forêt de départ qui devrait être le plus avancé possible, et la discrétion des impacts humains voués à disparaître lors du lancement du projet. La bienveillance de la part des habitants de la région rendra bien plus aisé à résoudre l’importance des questions de clôture : les animaux dont la présence est souhaitée doivent pouvoir entrer sur le site et ne pas être gêner avec une clôture.  Les visites de la forêt seront encouragées et la seule consigne à suivre sera de marcher sur un chemin en bois à 30 centimètres de hauteur, sans jamais mettre le pied sur le sol.

Concernant les aspects philosophiques du projet, étant donné qu’il nécessitera plusieurs siècles avant d’être achevé, il tourne le dos délibérément à la dictature de l’immédiat et à la tyrannie de l’instant. On retrouve l’anthropocentrisme dans ce que les écoles forestières enseigne aux futurs ingénieurs : « une forêt que l’on exploite pas va s’étouffer et mourir ». Si l’on se souvient que les forêts mondiales existent depuis 380 millions d’années, on admettra que l’anthropocentrisme atteint ici les dimensions de l’arrogance. Nous devons voir un vrai progrès dans le fait de retrouver notre place réelle dans la nature.  Faire confiance à l’avenir le fondement même de notre projet de forêt primaire. L’avenir est incertain, mais il est trop facile d’y voir un prétexte pour ne rien tenter d’améliorer.

Conclusion

Plutôt on s’attaquera au problème et plutôt nous, les Européens, pourront bénéficier à nouveau des admirables paysages dans lesquels vivaient nos ancêtres. La forêt primaire abrite le sommet de la diversité biologique mais aussi le sommet de l’esthétisme.

Qu’il s’agisse de plantes ou d’animaux, la beauté visible et fonctionnelle n’est nullement subjective. Si nous apprécions cette beauté, c’est bien que l’être humain a les mêmes critères esthétiques que les animaux et que si pour nous, les fleurs sont belles, c’est que les plantes ont, en matière de forme, de couleurs et de parfum, des charmes auxquels nous sommes aussi sensibles que la faune.

Le biologiste et mathématicien Darcy Thompson déclarait en 1917 : « Tout ce qui est plus beau et plus régulier est également plus utile et meilleur. » La beauté est un langage que le biologiste peut décrypter pour comprendre à quel point l’évolution a réussi son travail.

André Hermant, architecte, nous donne son avis sur les arbres en 1946 : « Avec plus de force et de pureté que le plus bel édifice humain, l’arbre nous donne un exemple d’équilibre parfait entre la fondation, la structure, la forme et l’action : exactitude et harmonie qui se nomme beauté. »

Laurence de Vestel – ©Oltome.com 2021

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