L’abeille (et le) philosophe

L'abeille et le philosophe

L’abeille (et le) philosophe

P. H & Fr TAVOILLOT

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A propos du livre

Les frères Tavoillot, réunissent deux belles compétences pour parler d’un sujet aussi fascinant que celui l’abeille.  Pour parler de « L’abeille et le philosophe », nous avons un apiculteur et un philosophe.  Le monde de la ruche très compliqué est décrit de l’intérieur par l’un, et replacer dans un univers plus culturel par l’autre.  Les frères Tavoillot n’ont pas hésité à solliciter Barack Obama et Ségolène Royal pour assurer le plan de communication de leur livre dans l’espoir de sauver les abeilles.  Depuis que l’humanité existe, il y a une espèce projection sur le monde de l’abeille car la ruche ressemble à la cité humaine.  Un magnifique livre qui nous fait voyager dans le temps de Zeus jusqu’à aujourd’hui, où elle menace de disparaître.  L’abeille est un sujet excellent pour qui se pique de philosophie et d’histoire ! « L’abeille et le philosophe » est un ouvrage qui nous fait encore mieux l’aimer et la respecter.  Un véritable petit bijou !

Biographie de l'auteur
Pierre-Henri est un philosophe français, né à Saint Etienne en 1965. Il est maître de conférence en philosophie à la Sorbonne.   Outre ses travaux sur la philosophie des Lumières, ses principaux sujets d’étude se portent sur l’éthique et la philosophie politique contemporaine. Il se penche ainsi sur les étapes de la vie d’un être humain (Philosophie des âges de la vie), les hommes politiques (Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité), la place des femmes dans la société (Les femmes sont des adultes comme les autres)… Son frère, François, qui a également fait des études de philosophie, est aujourd’hui apiculteur professionnel en Haute-Loire, à la Miellerie du Trifoulou. Ils sont les co-auteurs de « l’Abeille (et le) philosophe » paru en 2015 chez Odile Jacob.
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L’abeille de tout temps a fasciné les hommes. A toutes les époques, les philosophes, chercheurs, politiques se sont référés à l’abeille et à sa ruche en espérant y trouver les secrets de la nature et les mystères de la culture comme si elle était le miroir idéal de l’humanité qui détiendrait la triple faculté de refléter, de modifier et de prédire la vie des hommes. Son comportement collectif paraît atteindre les sommets les plus sublimes de la raison, de la sagesse et de la vertu. L’abeille est intelligente, dévouée, fidèle, altruiste, travailleuse, propre, économe, géomètre, pure… A l’heure où l’abeille menace de disparaître, sa symbolique fonctionne de plus belle.

 

I. L’abeille mythologique

 

Le premier rôle symbolique tenu par l’abeille dans la pensée de l’homme permet d’expliquer comment l’humanité est sortie de la brutalité naturelle et comment elle doit se garder de tout abus de culture.

 

Le miel et l’origine du monde.  De l’enfance de Zeus à Aristée premier apiculteur

Une nymphe, Melissa, fut la première à oser goûter le miel et à en avoir fait une boisson, l’hydromel. Melissa fut celle qui prit soin du petit Zeus, fils de Rhéa et du cruel Cronos qui avait décidé de manger toute sa descendance afin de s’assurer de ne pas perdre son autorité cosmique. L’enfance de Zeus fut de miel et de lait. Comment passer de la force brute à la puissance civilisée ? A l’âge adulte, Zeus affrontera son père en lui faisant avaler du miel vomitif afin de le faire régurgiter tous les enfants qu’il avait engloutis. Miel, symbole de l’aliment naturel qui permet de sortir de l’état de nature pour arriver dans le monde civilisé.

Plus tard, Aristée, né des amours d’Apollon et de la nymphe Cyrène, sorte d’ingénieur agronome de l’époque et éducateur auprès des hommes, est le premier apiculteur professionnel. Aristée dit « le meilleur » commet un acte des plus surprenants : il tombe éperdument amoureux d’Eurydice, la promise d’Orphée.   Eurydice en fuyant les assiduités d’Aristée, est mordue par un serpent et tombe foudroyée. Le drame dont Aristée est responsable provoque d’un seul coup, la disparition des abeilles. Aristée ne peut résister à Eurydice car elle est une très jeune abeille, ce qui est en un sens normal puisqu’il est le gardien des abeilles. Mais les abeilles ont préféré disparaître que de rester sous le joug impur d’Aristée. Or en courant derrière Eurydice, Aristée ne fait que son travail : il l’oblige à quitter son statut de nymphe pour se mettre au boulot, enfanter et produire ! Aristée est le garant du bon équilibre entre nature et culture. Aristée a évité un désordre cosmique. Cyrène, sa mère, lui ordonne de se faire pardonner par les nymphes et c’est alors le retour des abeilles !

Dans ce mythe, l’abeille nous guide dans cette sagesse fondamentale qui consiste à maintenir l’équilibre entre nature et culture. Elle donne une clé simple pour comprendre le passage du chaos au cosmos organisé, l’invention de la douceur et de la civilisation. La démesure, voilà ce qui menace le génie inventif des hommes, comme nous l’enseigne également le mythe d’Icare qui voulant se rapprocher du ciel s’est brûlé les ailes,… collées avec de la cire d’abeille.

 

II. L’abeille cosmologique

 

L’abeille tient le rôle symbolique privilégié de la beauté et de l’harmonie du monde. La cosmologie tente de comprendre le secret du parfait agencement ordonné des abeilles pour l’appliquer à l’univers. Le philosophe a trois tâches : identifier et décrire cet ordonnancement sublime (théorie), en tirer des règles de conduite (éthiques), pour permettre aux hommes d’apprivoiser leurs peurs afin d’être heureux. Rien de tel que l’abeille comme guide de vertu et de sagesse ! Aristote, Virgile et Porphyre célèbrent le cosmos à l’image d’une ruche sacrément parfaite.

 

Aristote apiculteur (384-322 av. JC)

Aristote, principal disciple de Platon, utilise la ruche, microcosme, pour fournir la clé du mystère de l’origine des choses et du cosmos universel. Platon observe trois grandes qualités parmi les abeilles : la prudence, le politique et le divin. L’abeille reçoit ces qualités par nature, alors que l’homme doit s’efforcer de les cultiver par son savoir et sa pratique. La ruche permet de confirmer que la nature ne fait rien en vain.

  1. L’abeille est « prudente » : elle sait toujours ce qu’il faut faire et quand, où et comment, selon une régularité exemplaire sans jamais s’interroger, sans jamais douter.
  2. L’abeille est naturellement « politique » : la ruche est composée de différentes espèces (chefs, ouvrières, faux-bourdons, abeilles longues, abeilles voleuses) qui sont toutes extrêmement bien organisées entre elles pour une double finalité : la récolte et l’épargne du miel. Ses vertus morales et techniques sont les signes de l’harmonie de la nature.
  3. L’abeille est « divine » : les accouplements chez les abeilles sont extrêmement difficiles à observer. A l’époque, Aristote était persuadé que les abeilles engendraient sans copuler. Leur système de reproduction était d’après lui d’ordre métaphysique et divin.

Ce que l’on sait actuellement sur le sexe chez les abeilles :

Les abeilles femelles sont la reine et les ouvrières. Les abeilles mâles sont les faux-bourdons. Peu de temps après sa naissance, la reine est fécondée à l’extérieur de la ruche, en plein vol, par plusieurs faux bourdons venant des ruches voisines. Une fois l’accouplement réalisé, la reine se sépare si violemment du faux-bourdon, qu’il en perd ses organes génitaux et meurt assez brutalement. La reine stocke tout le sperme recueilli de cet unique moment dans une poche et elle fécondera à sa guise les ovules qu’elle produit tout au long de sa vie (entre 300.000 et 400.000 sur environ 5 ans). Les ovules fécondés donnent des femelles, les ovules non fécondés donnent les mâles. La reine est issue d’un œuf et d’une larve identique à toutes les autres ouvrières : la différence est qu’au troisième jour, la future reine est nourrie à la gelée royale et devient plus grosse et un jour fécondable, contrairement aux ouvrières. Les ouvrières, sans fécondation, peuvent pondre des œufs et donner naissance à des mâles qui n’ont donc pas de père.

 

Virgile (70-19 av. JC)

Virgile participe comme de nombreux autres poètes de son époque à l’effort idéologique lancé par Auguste pour la refondation de Rome qui n’aspire qu’à la paix, au calme et à l’ordre. De même que la ruche a besoin d’un bon apiculteur, Rome a besoin d’un sage Auguste ! Avec le poème de Virgile, nous avons le concentré d’une abeille qui incarne à la fois la théorie, l’éthique et la sagesse ! Dans un premier temps, Virgile a constitué un véritable traité d’agronomie sur le monde de l’abeille aussi harmonieux que fragile. La fabuleuse grandeur du petit monde des abeilles n’est pas seulement esthétique et lyrique : elle montre une voie morale, politique et épique. Et enfin, Virgile, nous présente l’aspect philosophique et théologique de l’abeille avec une abeille qui volette du Jardin épicurien à la Porte stoïcienne. Dans l’abeille, tout est bon : la connaissance théorique, le récit mythologique, les conseils pratiques, les maximes éthiques, les considérations politiques, les règles d’une vie réussie, l’aspiration à l’éternité, le tragique de l’existence et la simplicité de l’être.

 

Porphyre ( 234 – 305 – ap. JC)

Porphyre est un grand disciple tardif de Platon (428-348 av. JC). Dans l’Antre des Nymphes, où il interprète un texte de l’Odyssée qui relate le retour d’Ulysse à Ithaque après 10 ans de guerre et de mer, l’abeille est utilisée comme symbole des idées, de l’âme et de l’intellect. L’Antre des Nymphes est une grotte qui représente l’univers dans lequel chaque élément a une signification allégorique et le tout pris ensemble forme une image claire du tout.   Au terme de ce voyage dans l’existence, le sage prend conscience qu’il est de retour chez lui, dans un endroit qu’il n’a au fond jamais quitté parce qu’il est la vérité profonde de son être. « Car ce à quoi l’on fait retour n’est autre que le soi essentiel, et ce à quoi l’on s’unit de nature n’est autre que sa personne essentielle. » Le travail d’explication des mythes est le seul possible pour atteindre les vérités qui dépassent le corps, le langage et la pensée humaine.

La grotte comme la ruche est un lieu de rencontre. Les abeilles y jouent un rôle ambivalent : celui de nymphe attirée par la douceur et avide de volupté mais aussi celui des meilleures âmes qui savent s’élever au-delà du monde mortel et des plaisirs charnels.   L’abeille est par excellence cet être vivant aimant à revenir du lieu d’où il est parti. Si d’un côté, l’abeille symbolise le plaisir charnel en tant que nymphe, d’un autre côté, elle représente un être accompli qui a dépassé la chair, elle est cet être qui s’arrache au corps sombre pour s’élever vers la pureté céleste où elle recueille le nectar divin. « Grâce au miel, beaucoup de choses deviennent incorruptibles et les plaies anciennes sont nettoyées. »

 

 

III. L’abeille théologique

 

Origène (184 – 253)

L’abeille qui a complètement disparu du nouveau testament, comme les autres animaux, réapparait au 2ième siècle après JC avec Origène (184-253)

Origène est l’élève de Clément d’Alexandrie, fondateur d’une école chrétienne grecque de première importance, soucieuse d’articuler les cultures afin de sublimer le véritable message divin. Dans son ouvrage «Contre Celse », Origène soutient que tout ce que les abeilles font d’admirable est du fait de la puissance bienveillante d’un grand dessein divin. « Dieu a mis tant d’humanité dans les petits insectes à dessein de faire honte aux hommes… et que les abeilles leur apprennent à obéir aux puissances supérieures et à porter leur part de travaux qui sont nécessaires pour le bien et pour la conservation de l’humanité. » L’abeille est ainsi une sorte de parabole morale qui nous exhorte à faire ce que Dieu attend de nous. L’abeille est un guide spirituel.

 

L’abeille et le cierge pascal

Saint Ambroise, évêque de Milan, est devenu Saint Patron des apiculteurs. Il est aussi le maître de Saint Augustin également apiculteur assidu. Saint Augustin fait un parallèle éloquent entre le cierge et le chrétien. Le cierge est composé de trois substances : la cire, la mèche et la flamme qui symbolisent la chair, l’âme et la sagesse. « La flamme éclaire, la mèche brûle et la cire se dissout de même que les leçons de sagesse occupent l’âme et triomphent de la résistance de la chair ».  La cire est aussi l’œuvre de l’abeille « … et vois comme elle travaille. Combien son oeuvre est sainte puisque les rois et leurs sujets s‘emparent de ses travaux pour entretenir leur santé. Au yeux de tous elle a la grâce et la beauté, et toute faible qu’elle soit, elle ne s’élève qu’avec sagesse ».

 

L’abeille et la vierge

Le deuxième motif qui incite les chrétiens à se référer à l’abeille, est leur supposée virginité. L’abeille permet de clarifier le mystère de l’Immaculée Conception puisqu’elle peut, croit-on à l’époque, procréer sans copuler. Grâce à l’abeille, Saint-Augustin peut déclarer que c’est la sexualité voluptueuse qui est anormale, qui rend les hommes malheureux et mortels. L’abeille rappelle le temps de l’innocence d’avant le péché originel.

 

L’abeille monastique

Thomas de Cantimpré né à Bruxelles écrit en 1256 « Le bien universel des abeilles », un vrai original best-seller du moyen-âge. Son ouvrage fait de la ruche le miroir du monastère. L’abeille devient une gigantesque parabole par laquelle le chrétien le plus ignorant peut se convaincre de la vérité des plus grands mystères du christianisme : son organisation hiérarchique, la virginité de Marie, la résurrection, les promesses de salut…

 

L’abeille hérétique

Pieter Breughel, bien que catholique, possédait de solides amitiés parmi les protestants. Le tableau de Pieter Breughel, « Les apiculteurs », met en scène des apiculteurs qui pourraient ressembler aux inquisiteurs qui fouillent les âmes des individus et qui vident les ruches-églises, et qui pillent le miel. On voit poindre l’éloge de l’essaimage : il est urgent de quitter l’église pourrie à force d’étroitesse et de rigidité.  L’essaimage est la hantise de l’apiculteur car il symbolise le retour à la sauvagerie suite à un défaut de surveillance ou d’excès de culture.

 

IV. Politiques de la ruche

 

« Le philosophe conduit l’homme politique vers l’abeille, car elle lui permet d’apprendre où est son devoir. » Jean de Salisbury.

 

L’abeille impériale

Le futur Napoléon connaît l’importance des symboles. Le jour de son sacre à Notre Dame, le 2 décembre 1804, l’abeille triomphe ! Elle servira à glorifier les empires français des Napoléon I et III qui utilisent la symbolique de l’abeille pour vanter leurs projets résolument modernes relatifs au renforcement de l’état et à la souveraineté du peuple.

 

La ruche, idéal du gouvernement mixte

L’abeille monarchique

« L’abeille est un puissant exemple pour les grands rois. » Sénèque. L’abeille est mobilisée pour servir de guide au prince dans sa manière de gouverner, à la fois sans violence et en suscitant l’obéissance volontaire. Ce qui fait la valeur du chef selon Saint Ambroise, c’est qu’il est le principe même de la cohésion communautaire. Sans chef, pas de société et pas d’humanité.

L’abeille aristocrate

La ruche est un exemple parfait de diversité de membres de la cité qui parviennent à vivre et travailler ensemble en dépit de leurs différences. Chaque individu et chaque caste respecte sa place respective. La ruche fournit le modèle idéal pour l’Etat qui imite la nature. Le roi comme les abeilles, se distinguera du tyran : il respecte la juste place qui revient à chacun au sein de la communauté, l’aristocratie venant compenser les dérives inévitables d’une monarchie tentée par l’arbitraire et le pouvoir sans freins.

L’abeille républicaine

Après avoir été l’emblème de la révolution française et anglaise, l’abeille va également devenir le symbole de la jeune république américaine. Les nombreuses sociétés techniques, agricoles, commerciales qui se constituent après la révolution vont prendre l’abeille pour symboliser l’indépendance et la prospérité des Etats-Unis.

 

La ruche entre société civile et l’Etat  

L’abeille anarchique, industrielle et mutualiste

« Plus de gouvernement ! », voilà le programme proposé par Proudhon qui suggère d’observer les abeilles qui ont inventé l’autogestion. Un seul « moi » les gouverne toutes. Pour l’anarchiste, le salut doit être trouvé dans l’économie fondée sur les services mutuels, les coopérations spontanées fondées sur l’intérêt bien compris, et une recherche collective du bien. Saint-Siméon avait écrit « La parabole des abeilles et des frelons » dont se servira Proudhon. Selon cette parabole, la France perdait d’un seul coup ses 3.000 génies, des savants, artistes, négociants, cultivateurs les plus doués. L’état se retrouvait du jour au lendemain comme sans âme. La France perdait également ses 30.000 dirigeants les plus puissants dans l’Etat et le clergé. Il n’en résulterait aucun mal ! Les abeilles symbolisent les génies et les faux-bourdons symbolisent les puissants parasites. Pour Proudhon, il faut détruire purement et simplement les castes du pouvoir pour que l’homme puisse concilier l’ordre parfait de la ruche et la liberté sublime de la raison. Des abeilles solidaires les unes des autres, mutualistes… logo de la Mutualité française d’aujourd’hui qui reprend comme slogan « Vos mutuelles unies dans une société plus solidaire ».

L’abeille communiste

Comme l’abeille anarchiste, l’abeille communiste prône la division du travail, la propriété commune des biens et la subordination de l’intérêt individuel à l’intérêt collectif. Mais contrairement à Proudhon, Marx croit en l’Etat seule manière de métamorphoser la société. Aussi, refuse-t-il de comparer l’homme à l’abeille qui travaille par instinct et non par la réflexion.

L’abeille féministe

On retrouve l’abeille féministe avec Engels qui s’inspira de Bachofen, spécialiste et théoricien du matriarcat. « Les abeilles sont si intimement liées à la reine qu’elles se révèlent indifférentes et hostiles à leurs nombreux pères. Un lien quasi magique les unit à l’être à qui elles doivent leur existence. Si la reine meurt, le travail cesse ». Dans la lutte des sexes, la femme est la seule écologiste.

L’abeille libérale : Mandeville

Au 18ième siècle, paraît à Londres un poème de Mandeville « La ruche mécontente ». Dans cette ruche, chaque abeille ne travaille qu’à son intérêt propre et dans le vice ce qui n’empêchait pas la nation de vivre dans une heureuse prospérité. Jupiter qui entend parler des mauvaises mœurs de la ruche, extirpe d’un seul coup toute malhonnêteté de la ruche. Le changement est soudain et immense ! Les prisons se vident, les juges, les bourreaux, les avocats n’ont plus de travail, le luxe et la mode n’intéressent plus personne,… l’économie s’arrête ! Les vices privés font le bien public. La politique ne doit donc pas opprimer les passions par la terreur mais les faire jouer entre elles.

 

V. La ruche humaniste

 

Avec la renaissance, c’est un peu le chaos spirituel. Mais l’abeille survivra sous la plume des poètes et sous le microscope des savants.

 

L’abeille réconcilie les Anciens et les Modernes

Pétrarque (1304-1374) et Montaigne (1533-1592) font de l’abeille l’emblème de l’humanisme renaissant. En imitant le travail de l’abeille, l’humaniste se fait l’apiculteur des lettres : il collecte les savoirs antérieurs, les sélectionne ensuite avec soin et crée à partir de sa sélection un miel singulier pour nourrir ses compagnons enfermés dans le « jardin imparfait ». Nietzsche (1844-1900) reparlera de l’abeille pour montrer combien le génie de l’architecture est bien plus développé chez l’homme : « l’abeille bâtit avec la cire qu’elle recueille dans la nature, l’homme avec la matière bien plus fragile les concepts qu’il ne doit fabriquer qu’à partir de lui-même. »

 

L’abeille dévoilée par le microscope

En 1623, lorsqu’Urbain VIII devint pape, l’emblème de sa famille, l’abeille, a envahi toute la papauté ! Quiconque voulait entrer dans les faveurs du pape devait manifester son amour pour l’abeille ! A cette même époque, le microscope met l’abeille à nu. Monsieur de Réaumur fera de l’abeille réelle un objet d’admiration encore bien plus supérieur à l’abeille symbolique et poétique. « Le faux merveilleux qui leur a été attribué sera remplacé par du merveilleux réel qui a été ignoré. »

 

L’abeille géomètre

Samuel Koenig constate la rigueur mathématique des abeilles. L’univers aurait-il été écrit en langue mathématique ? Les nombres sont-ils les réalités les plus profondes ? Pour Réaumur, le calcul n’et pas fait par les abeilles mais par la seule intelligence qui soit : Dieu, sublime chef d’orchestre. François Huber, disciple de Réaumur, plus « réaliste » va résoudre bien des questions laissées sans réponse depuis l’Antiquité. C’est lui qui découvrira notamment que l’abeille s’accouple en plein vol à l’extérieur de la ruche.

 

VI. L’abeille hypermoderne

 

Comment le régime de production/consommation capitaliste peut-il être compatible avec le respect de l’environnement ? C’est en ce sens que la perspective de la disparition des abeilles présente comme une possible fin du monde.

 

L’abeille et le capitalisme pollinisateur

Le principe de la pollinisation est celui par lequel l’abeille en passant de fleur en fleur pour en recueillir le nectar, en favorise la reproduction. 33% de la production agricole marchande dépendrait de la pollinisation : 800 milliards de dollars (en 2009) contre 1 milliard de dollars pour la production de miel ! Le capitalisme productif contribue à détruire cette pollinisation qui lui est essentielle : il est son propre fossoyeur !

Google semble savoir tirer les conséquences de cette évolution. Google offre gratuitement l’accès à son moteur de recherche. Chaque internaute est une abeille qui vient butiner sur le Web en quête de nectar. Google est comme un apiculteur qui en offrant aux abeilles un écosystème, obtient d’elles qu’elles travaillent gratuitement pour lui sans qu’elles s’en doutent. Il s’agit d’un capitalisme cognitif fascinant par sa capacité à produire une valeur colossale de l’activité inépuisable de l’homme. Google suscite la production de biens communs et si elle se les approprie, Google apparaîtra comme un gigantesque prédateur de la pollinisation .

  

L’essaim hyperdémocrate

La toute puissance des politiques ne rendrait-elle pas la démocratie impuissante ? Son inefficacité ne viendrait-elle pas de son injustice ? Dans la ruche, les réponses collectives sont parfaitement adaptées et coordonnées. Cette intelligence en essaim, cette « swarm intelligence » est celle d’un super-organisme. Thomas Seelay, professeur américain observe la ruche depuis son plus jeune âge. Chaque année, les ruches les plus peuplées sont tentées par l’essaimage : les abeilles les plus expérimentées se mettent en chasse pour rechercher un nouveau nid, et ce avec un cahier des charges extrêmement précis. Elles jettent un œil… elles « like » et leur danse frétillante va contribuer à augmenter les « followers ». L’exploratrice de chaque groupe communique à ses soeurs le résultat de ses recherches. Les choix s’affinent, les options s’éliminent et au matin du deuxième jour, il ne reste que 4 choix… à midi, toute exploration cesse, l’essaim unanime s’envole vers son nouveau nid. L’essaim finit toujours par faire un choix, il ne meurt jamais. Comment cela s’est-il décidé ? Le choix ne s’est pas fait à la majorité mais par consensus. Les abeilles sont comme les neurones d’un cerveau. Essaim = cerveau = cité. Une cité où l’individualité n’a aucune valeur et où bêtise et insignifiance n’existent pas. Le modèle de la ruche n’est donc pas transposable à l’humanité.

 

CONCLUSION

 

« Les abeilles ont été pour nous ce que sont les nuages ; chacun y a vu ce qu’il a désiré y voir . » Dorat Cubières.

L’omniprésence de l’abeille au cœur des grands enjeux de l’histoire de la pensée occidentale est impressionnante. A chaque fois et tout au long de l’histoire, elle apparaît lors d’un cycle qui se déroule en quatre étapes.

  1. C’est d’abord la simple observation.   On décrit la ruche en miroir. On compare la ruche à la cité, l’essaim au cerveau..
  2. Puis c’est l’idéalisation. La ruche est la cité parfaite, le savoir géométrique est immédiat… Le miroir est devenu magique.
  3. L’abeille devient une voie d’accès à des vérités suprêmes, elle est la clé qui permet de comprendre ce qui est au-delà de notre perception. L’abeille relève du sublime.
  4. Enfin, retour à la case départ car le sublime devient un obstacle à la connaissance. Le miroir se révèle déformant.

A ce jour, où l’abeille disparaît, la ruche nous renvoie à deux archétypes puissants. D’une part, la finitude d’un humain mortel dans un univers immense et d’autre part, la puissance surnaturelle de sa maîtrise théorique et pratique, la démesure. La tâche de l’apiculteur s’inscrit dans cette recherche d’équilibre et de mesure. Trop de finitude entraîne la soumission, trop de démesure produit l’autodestruction. « L’abeille nous présente le rêve d’une harmonisation effective de la petitesse et de la grandeur, de l’humilité et de la puissance. C’est à ce miel que le philosophe aime à se nourrir en oubliant parfois qu’il ne fait que projeter dans la nature le fruit de son autoréflexion inquiète. »

 

Laurence de Vestel, juin 2015 – © Oltome.com